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« Cette histoire, bonnes gens, remonte à une époque intemporelle où l’on ne comptait pas les jours, ni les minutes, ni les secondes. Le temps se cachait sous divers manteaux, il était le vent qui poussait les peuples à marcher toujours plus au Sud, plus au Nord, par ci ou par là, l’important était qu’ils marchent. Le temps était l’eau que pleuvaient les nuages, l’eau qui faisait déborder les rivières, les rivières qui gonflaient et devenaient fleuves et les fleuves qui détruisaient les quelques timides germes qui avaient osé pointer le bout de leur nez. Le temps était la tempête qui arrachait les pieux des tentes et qui faisait hurler les arbres dont les feuilles sifflaient en un gémissement lugubre. Le temps était le feu qui tombait du ciel et qui calcinait la terre, changeant le sol en charbon sous les pieds nus des peuplades nomades d’autrefois.
Le temps était vie, et la vie était lutte. Dans le monde d’alors, les gens n’avaient rien, mais luttaient pour l’obtenir. Il n’est pas si aisé que l’on croit de se rendre propriétaire du Néant. Chacun d’entre eux en possédait une parcelle entre ses mains, car chacun d’entre eux était doté du plus grand don de l’humanité : l’humilité. L’humilité de mener chaque jour un intense combat contre les éléments, de le perdre, et de le recommencer le jour suivant. Car la finalité de tout ceci, bonnes gens, n’était pas de vaincre, mais bien de perdre et de continuer à perdre pour continuer à lutter car la lutte est vie et la vie est temps.
Et le temps aurait pu continuer ainsi à couler discrètement sans n’être aperçu de personne, et les terres d’Eleis auraient pu être foulées interminablement par ces tribus qui marchaient sans chercher à comprendre les énergies qui articulaient leurs corps, et qui occupaient l’espace sans chercher à se l’approprier. Mais les folies et les cœurs sont aussi instables que le vent, qui ne pourchasse jamais les mêmes horizons, et vint un soir où les voix du monde chantèrent aux oreilles de la tribu et s’infiltrèrent dans les âmes de trois jeunes êtres, liés par le sang mais que tout séparait. Ces deux frères et leur sœur allaient changer le destin de toute leur race et changer la face du monde. »
